Pradel Henriquez touche l’épineux problème du salaire des journalistes haïtiens

Des idées pour le développement
Vient de paraître, sous la plume de Pradel Henriquez, l’ouvrage intitulé : Déclin de la culture haïtienne, politique culturelle et pratiques artistiques en Haïti (1986-2016) ? Il démontre qu’au cours des 30 dernières années, le secteur culturel a connu un véritable déclin. Diplômé en arts plastiques de l’École nationale des arts (Enarts) en 1988, détenteur d’un diplôme d’études supérieures spécialisées en Décisions, gestion et politique culturelles de l’Université de Bourgogne à Dijon (France), journaliste culturel ayant collaboré notamment avec le Nouvelliste et des revues culturelles étrangères et ancien directeur général du Musée du panthéon national (Mupanah), de la Télévision nationale d’Haïti (TNH) et de Télémax, l’auteur est l’une des voix autorisées pour analyser le secteur culturel haïtien.Le livre est divisé en 11 chapitres. Entre l’introduction et la conclusion, le chapitre 2 présente Haïti comme « le territoire des poètes », le troisième identifie les valeurs qui gouvernent le monde, le troisième parle de « ces décideurs qui gouvernent notre culture » avant de la faire la place à la politique et aux pratiques culturelles proprement dites. Le septième chapitre s’interroge sur l’âge d’or de la culture haïtienne alors que le huitième entretient le lecteur sur les « grandes gueules : capsules anti intellectuelles ». Le neuvième chapitre traite de la communication et de la culture comme un même combat et le dixième est dédié au déclin de la culture haïtienne au cours des 30 dernières années.

Le chapitre sur « le territoire des poètes » fait le tour des dix départements du pays et considère cet exercice comme un « voyage à l’intérieur de nous- mêmes ». Il s’agit d’un survol historique qui présente les hauts faits de chacun des départements. On retient par exemple que la plus ancienne cathédrale de l’île d’Haïti se trouve à Hinche, dans le Plateau central. Ce département a été également le bastion de la résistance à l’Occupation américaine sous la houlette du leadeur national Charlemagne Péralte. On peut cependant reprocher à ce chapitre de ne pas mettre assez d’emphase sur l’histoire culturelle des différents départements. Ce même reproche pourrait être adressé au chapitre sur les valeurs où l’auteur a fait un exposé partant de l’étymologie aux principales catégories de valeurs. Mais le lecteur reste sur sa soif en ce qui a trait à la façon dont l’effritement des valeurs aurait pu provoquer le déclin de la culture haïtienne.

Pradel Henriquez admet avec Emerson Douyon que la culture haïtienne est très riche. En ce sens, Emerson Douyon écrit : « La culture haïtienne n’a rien de technologique. Par contre, elle a une âme faite de poésie, de raffinement et de délicatesse. La floraison des œuvres d’art et de sensibilité (littérature, peinture, sculpture, musique) par rapport à la carence des ouvrages de science et de pure rationalité, en porte témoignage… ». M. Henriquez consacre quelques pages à l’Orchestre Tropicana d’Haïti qui, selon lui, a donné un apport significatif dans la lutte pour la sauvegarde de la culture populaire et nationale. L’orchestre vient de célébrer le 15 août 2017 ses 54 ans d’existence.

L’auteur retrace également le parcours et la contribution d’un grand nombre de personnalités des médias et de la culture haïtienne à tous les niveaux. On retient ce petit passage assez ludique sur la célèbre journaliste Lilianne Pierre Paul : « Je connais bien mon âge, moi, bientôt 52 ans, mais pas vraiment celui de Lilianne Pierre Paul, femme journaliste célèbre de fait, née à Petit-Goâve, dans le Sud d’Haïti, même ville que l’écrivain et académicien, Danny Laferrière. Elle garde une certaine jeunesse éternelle par son actualité, Lilianne Pierre Paul, sans cesse entretenue d’une manière ou d’une autre dans la vie de son pays, en même temps, une maturité absolue aussi dans le domaine de la présentation radiophonique en Haïti, p. 112.» Depuis 1979, sous la présidence de Jean-Claude Duvalier, Pradel Henriquez a pris pleinement conscience du fait que l’on parle beaucoup de la grande dame de Radio Kiskeya. On parle d’elle tellement aujourd’hui encore que son âge devient un objet de curiosité du grand public.

L’ancien journaliste culturel traite également de l’épineux problème du salaire des journalistes haïtiens. Comme directeur de Télémax en 2004, il touchait 15 000 gourdes. Son collaborateur superstar de l’époque Paul Vilfranche gagnait, lui, 19 000 gourdes. Alors qu’à l’étranger, certains journalistes perçoivent jusqu’à 82 millions d’euros par mois. Il n’ose même pas préciser le salaire des jeunes journalistes, stagiaires et pigistes. Comment le simple journaliste peut-il vivre de son métier? Peut-on vraiment avoir une presse professionnelle avec de telles rémunérations? D’autant plus que les travailleurs de la presse ne disposent même pas de plan de retraite et de protection sociale. Quand ils font face à une maladie grave, on sollicite l’aide des bons samaritains.

En conséquence, beaucoup de journalistes brillants ont laissé la presse pour d’autres secteurs d’activité. Les médias non plus ne roulent pas sur l’or. Par exemple, entre 2004 et 2006, la Télémax n’avait qu’un seul sponsor qui payait régulièrement ses publicités à raison de 30 000 gourdes par mois. Comment une télévision a-t-elle pu survivre avec ces modiques recettes? Réponse : Télémax, qui faisait la promotion de la culture, a d’abord été racheté puis a disparu du radar. L’auteur croit que beaucoup de médias haïtiens sont actuellement menacés de faillite.

Déclin de l’économie et de la culture haïtiennes: quelle relation?

Comme on pouvait s’y attendre, la partie sur la politique culturelle semble être la plus approfondie avec un survol historique du sujet en Haïti et ailleurs. La politique culturelle est, selon l’auteur, une tierce discipline entre les notions de politique et de culture. Celle-ci constitue la base ou la matière première de la politique culturelle. Pour en venir au déclin de la culture haïtienne, Pradel Henriquez présente les caractéristiques du concept et les exemples de déclins répertoriés à travers l’histoire de l’humanité avant de conclure au déclin de la culture haïtienne au cours des 30 dernières années.

Parallèlement au déclin de la culture haïtienne, pendant la même période, l’économie haïtienne a connu une chute sans précédent. Plusieurs questions se posent alors: « Est-ce le déclin de la culture qui a conduit à la chute de l’économie ou l’inverse? Les deux déclins ont-ils les mêmes causes?» Autant d’interrogations qui ne sont pas traitées dans l’ouvrage mais qui mériteraient d’être approfondies.

Il est plus facile de démontrer que le déclin économique peut conduire au déclin de la culture. Car, en général, les biens culturels ne sont pas considérés comme des biens de première nécessité. Donc, quand les consommateurs font face à la précarité économique, ils réduisent leur consommation de biens culturels. Et quand la demande pour ces biens diminue, le secteur devient moins rentable et intéresse alors moins de sponsors. Mais le déclin de la culture peut aussi provoquer celui de l’économie. Par exemple, l’effritement des valeurs morales et du travail assidu peut avoir des conséquences néfastes sur la performance économique des travailleurs avec une incidence négative sur les firmes.

L’autre hypothèse plausible est que les deux déclins aient les mêmes causes. Par exemple, l’instabilité politique et l’insécurité comme corolaire peuvent nuire énormément au secteur culturel. Le journaliste et promoteur culturel Bernier Sylvain (BS) considère « les troubles politiques imprévus survenus le jour d’un évènement culturel » comme l’une des causes probables de l’échec d’une activité culturelle qui, souvent, ne trouve pas assez de support chez les secteurs privé et public. À en croire BS, l’industrie du divertissement reste une activité très exigeante et risquée pour les promoteurs privés et négligée par l’État haïtien.

Identifier la relation entre le déclin économique et le déclin de la culture demeure le prochain chantier à explorer par Pradel Henriquez et les autres professionnels de la culture en Haïti. Cette démarche requiert l’apport des experts d’horizons divers. D’ici là, les lecteurs sont invités à se procurer l’ouvrage au prix de 3 000 gourdes dans les librairies de la capitale et de 60 dollars américains sur Amazon.

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.frAuteur
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